La journée Palette végétale urbaine a bien grandi depuis sa première mise en place il y a treize ans. Les plus de 400 participants aux rencontres du 4 février dernier, rencontres organisées en collaboration par Valhor et Verdir, ont exprimé leur profonde satisfaction sur la qualité des interventions, à la fois en salle et sur l’application Whatsapp dédiée.

Michel Leborgne, référent pépinière Verdir, a ouvert la journée en soulignant l'incertitude croissante liée au dérèglement climatique, rappelant que la ville est un biotope spécifique, dégradé. Prônant une approche où les paysages s'écrivent à « six mains » (concepteurs, entrepreneurs et producteurs), le pépiniériste a insisté sur la responsabilité collective de réussir la ville de demain. Il a appelé à une relocalisation de la production pour passer de 40 % à 80 % de végétaux produits localement.

Repenser les interactions eau-sol-végétal

Par une rapide évocation historique, Elodie Brelot, directrice de l’association Graie Lyon, a montré comment l’urbanisme du XIXe siècle, porté par l’hygiénisme, nous a légué une ville en « réseaux ». Mais l’urbanisation croissante et l’augmentation des épisodes extrêmes saturent nos tuyaux et le « dogme de l’entonnoir » est devenu obsolète. Frédéric Ségur, consultant « Arbre, Ville et Paysage », ajoute la dimension « schizophrène » à la gestion de l’eau dans nos cités : il y a encore vingt ans, on surélevait les jardins et rejetait l’eau de pluie - gratuite - vers les égouts, pour ensuite irriguer ces mêmes jardins à l’eau potable – payante ! Il faut revenir à la « ville-éponge », où le sol et le végétal sont utilisés pour infiltrer l'eau à la source, la stocker, la ralentir. Elodie Brelot soulève un autre point d’intérêt des espaces végétalisés, y compris une simple bande enherbée : la pollution particulaire se concentre surtout au point d’entrée des ouvrages, et elle est piégée efficacement dans les 50 premiers centimètres du sol.

En plus de son rôle d'animateur, Frédéric Ségur a apporté un éclairage technique sur l'interaction eau-sol-végétal, soulignant l’importance de la porosité du sol et de sa vie biologique (microorganismes, rhizosphère).
Pour chaque projet, trois nouveaux indicateurs devraient guider les décideurs :
. le rapport sol végétal/sol minéral, pour quantifier la part réelle de biomasse active ;
. le rapport perméable/imperméable, pour révéler la capacité d'absorption réelle contre le ruissellement ;
. le ratio d'ombrage, pour mesurer l’efficacité de la canopée contre le rayonnement thermique.

Et le conseiller de conclure sur un chiffre qui devrait séduire les plus pragmatiques : les solutions fondées sur la nature (SFN) sont 10 à 30 % plus économiques que les solutions grises, tout en offrant des bénéfices multiples pour la santé et la biodiversité.

De l’importance de la strate basse pour réduire l’entretien…

Une autre intervention passionnante a été celle de la paysagiste et géographe Anna Lena Hahn. Illustrant son propos de photos inspirantes, la première critiquant l'utilisation systématique de copeaux sur sol nu, la jeune femme s'est faite l’avocate des strates végétales basses. Elle propose une méthodologie de plantations mixtes et denses (8 plantes/m²) inspirée de milieux naturels comme les steppes, et des substrats pauvres (sable, gravier, béton recyclé) limitant la pousse des adventices.
Elle structure ses plantations en strates :
. environ 15 % de plantes structurantes, qui donnent le volume toute l'année ;
. 30% de plantes d'intérêt saisonnier, pour les couleurs, les floraisons ;
. et près de 50% de couvre-sol et 5-10 % de plantes de remplissage.

L’intervention de la paysagiste et géographe Anna Lena Hahn a passionné l’assemblée. (© V. Vidril)

Sa démarche permet de réduire l'entretien (5-10 minutes / m² et /an) et la consommation d'eau. Il s’agit non plus de gérer des végétaux isolés mais de mettre en place de véritables « communautés végétales » autonomes.

Rappelant les bienfaits du gazon (captation carbone, performances thermiques), Marc Joureau, de l’Union française des semenciers (UFS), a présenté les travaux de recherche pour obtenir des variétés plus résistantes à la sécheresse et à installation rapide, et insisté sur la nécessité de choisir des espèces adaptées à l'usage. Pour cela, un site existe : choixdugazon.org.

Il a aussi mentionné un usage moins connu : celui des légumineuses (trèfle) et plantes « temporaires » (moutarde, avoine) pour stabiliser les sols dans les zones en attente de reconversion, limitant l'érosion et la pollution par les adventices.

… A une canopée adaptée résistante aux conditions climatiques

En ce qui concerne le choix des ligneux, les pépinières doivent être au cœur des projets d'aménagement, a insisté le Pr. Francesco Ferrini (Université de Florence). Provocateur, le chercheur affirme que 60 % des essences urbaines actuelles reposent sur les disponibilités des catalogues de pépinières, et sont bien souvent inadaptés au futur climat. Il a illustré ce manque d’anticipation alarmant avec une image qui a bien parlé à l’assemblée : choisir un arbre prestigieux mais fragile pour une rue étroite, c’est acheter une Ferrari pour faire du tout-terrain ; parfois, la « Fiat Panda » est le seul choix raisonnable !

Pr. Francesco Ferrini (Université de Florence) a prêché des convaincus en affirmant que « tout le monde parle de planter des arbres, mais personne ne parle des pépinières ». (© V. Vidril)

Le chercheur préconise de sélectionner des espèces en fonction des climats analogues futurs et non pas des catalogues standards, invitant à tester Platanus mexicana, l’érable de Montpellier (Acer monspessulanum), le chêne mexicain (Quercus mexicana) ou encore Nyssa sylvatica. Pour lui, la diversité génétique est essentielle pour éviter le déclin des forêts urbaines et la question n’est pas tant local vs exotique que : l’espèce est-elle écologiquement adaptée ?

Or le catalogue de la nature est loin d’être limité : comme l’a rappelé James Garnett, responsable des collections ligneuses, à l’arboretum du cimetière parc de Nantes, il existe plus de 60 000 espèces d'arbres dans le monde : en France, dans nos villes, nous n’en utilisons couramment que 138 !

Il a encouragé à explorer la diversité existante au sein de familles que l'on croit connaître. Ainsi, le genre Quercus compte 473 espèces, dont beaucoup sont des arbustes originaires du Mexique, parfaitement adaptés à la sécheresse.

Autre famille à fort potentiel : les arbousiers. La photo d’un Arbutus andrachne ou arbousier de Chypre, dont l'écorce rouge est lisse, pèle chaque année pour laisser place à une nouvelle écorce vert pistache, a fait sensation.

James Garnett, responsable des collections ligneuses à l’arboretum du cimetière-parc de Nantes, a offert une parenthèse botanique mêlant humour et superbes photographies. (© V. Vidril)

Vers un contrôle technique des aménagements ?

Le point de vue soulevé par Michaël Fayaud s’est certainement démarqué par son originalité. Le directeur d’Urbasense a en effet abordé la gestion des eaux de pluie sous l'angle de la responsabilité juridique et technique. Il a notamment rappelé que les maires sont juridiquement responsables des dommages causés ou aggravés par les ouvrages d'assainissement dont ils ont la garde.
Il a donné des exemples concrets :
. un voisin dont la maison est inondée à cause d'un nouvel aménagement qui gère mal ses eaux de pluie ;
. une collectivité qui se retrouve avec un bassin d'infiltration qui ne fonctionne pas et qui doit tout casser. On ne parle plus de « ce serait bien de faire comme ça », mais plutôt de « si vous ne le faites pas, voilà ce que vous risquez ».

Les jurisprudences s’accumulent pour des projets conçus il y a dix ans et des préjudices qui se chiffrent en millions d'euros.

Le risque assurantiel pour les concepteurs et pour les villes devient majeur.

Déplorant le manque d'objectivation des performances des ouvrages, Michaël Fayaud préconise la mise en place de contrôles techniques extérieurs (perméabilité, compacité…) pour garantir la performance quantitative des ouvrages dans le temps : la perméabilité d'une noue ou la vitalité d'une fosse de plantation devraient être mesurées et historisée.

Des outils et de l’intelligence collective

La journée s’est terminée par une table-ronde autour des outils Floriscope (outil d'aide au choix des végétaux avec 18 critères de sélection) et Végéstock (plateforme permettant de connaître la disponibilité immédiate des végétaux chez une soixantaine de producteurs). La paysagiste Anne Cabrol a indiqué comment Floriscope lui permet de créer des listes de plantes qu’elle peut présenter aux clients via des flashcodes.

Synthétisant les échanges de la journée, Clément Ravet, de la Fédération française du paysage, a retenu l'importance de ne pas travailler en silo, le droit au doute face aux changements climatiques, et la nécessité de renforcer la formation des jardiniers pour gérer des palettes végétales de plus en plus complexes.

Enfin, Florent Moreau, président de Valhor, a conclu la journée en saluant l'intelligence collective de la filière.